23 Mai 2018

Le 23 mai 2018

Écrit par Jennifer Petrela, directrice du contenu et de l'engagement stratégique.

Le premier grand événement de la Fondation Pierre Elliott Trudeau à traiter des affaires autochtones au Canada avait lieu en 2014. Sous la gouverne du président intérimaire d’alors, Tim Brodhead (maintenant mentor de la Fondation), l’Institut d’été de 2014 avait permis d’explorer d’importants enjeux liés à cette question : langues, droit autochtone, exploitation des ressources et autres. Depuis, guidée par ses boursier.ère.s, lauréat.e.s et mentor.e.s autochtones, la Fondation et sa communauté se sont efforcées d’approfondir leurs connaissances. Elle a pris part à un exercice de la couverture, s’est fait partenaire de RedX Talks, a choisi les relations avec les Autochtones comme un de ses trois domaines d’enquête prioritaires et a passé une journée avec des aînés dans un camp d’apprentissage anishinaabe, pour n’en nommer que quelques-uns. 

Mais la colonisation est là depuis plusieurs siècles tandis que le travail de la Fondation ne fait que commencer. En quoi pourraient donc consister les étapes suivantes?

« Organiser des lectures régulières de wampums », propose John Borrows, lauréat 2006, professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le droit autochtone à l’Université de Victoria. « Traditionnellement, les ceintures wampums étaient une façon pour plusieurs Premières Nations de garder en vigueur les accords entre elles, ou avec les gouvernements colonisateurs. Par exemple, les wampums à deux rangs échangés lors du Traité du Niagara de 1764 scellent l’accord de paix entre les Anglais et les Premières Nations établies autour des Grands Lacs. Les perles de ces wampums représentent le respect, la paix et l’amitié; elles illustrent deux vaisseaux – un pour les peuples autochtones et un pour les Anglais – voguant côte à côte sur la même rivière, tout en menant chacun son mode de vie, sa culture et ses traditions. Célébrer les wampums serait une bonne façon de nous rappeler qu’il faudrait vivre selon les valeurs du traité. »

Comme l’explique John, la lecture d’un wampum va plus loin que le respect de la culture autochtone : il s’agit d’un exercice où intervient un processus autochtone au même titre qu’un processus de notre culture canadienne. Les propos du boursier 2016 Jesse Thistle font écho à cette démarche. « La Fondation devrait penser à embaucher du personnel autochtone, lequel apporterait une solide connaissance des protocoles autochtones à l’organisation, dit-il. Ou encore, il pourrait y avoir un aîné en résidence qui conseillerait la gouvernance et les activités de la Fondation. Les liens de parenté sont importants pour les communautés autochtones : j’apprécierais avoir accès à une figure grand-paternelle qui ne serait pas nécessairement experte en tous sujets, mais qui procurerait un environnement familial et nous conseillerait sur les relations avec les communautés autochtones dans divers coins du pays. »

Un ou une aînée pourrait aussi aider les nouveaux boursiers, lauréats et mentors autochtones à se sentir chez eux. « Plusieurs Autochtones ont un passé douloureux, note Jesse. Nous sommes souvent la première génération à faire des études supérieures et la Fondation Pierre Elliott Trudeau peut, au début, nous sembler un milieu plutôt étranger. Je sais que le personnel de la Fondation a tout fait, en 2001, pour que Johnny Mack se sente chez lui. À son tour, Johnny a accueilli Aaron Mills en 2014. Puis Aaron et Jason Lewis ont pris Cherry Smiley et moi-même sous leurs ailes. Cela a fait toute la différence. Un aîné pourrait apporter beaucoup en ce sens. »

Le lauréat 2014 Jason Lewis abonde dans le sens de Jesse. « Il est important que des Autochtones siègent au conseil d’administration ; mais ça serait peut-être plus important encore d’avoir un aîné autochtone salarié qui agirait comme conseiller auprès du personnel pour la recherche, la rédaction et la formulation de conseils stratégiques ou opérationnels. Il s’agirait d’un dépositaire des connaissances qui s’installerait à la Fondation pendant trois ou cinq ans pour apprendre à connaître la communauté et prêter conseil à tous les niveaux. La Fondation devrait aussi se doter d’au moins un ou une Autochtone sur chacun de ses comités ou sous-comités. Il faut cesser de voir l’apport des Premières Nations uniquement sous le prisme de la diversité et de l’inclusion et mieux mobiliser les voix autochtones. »

La boursière 2016 Cherry Smiley propose une autre façon de faire place aux peuples autochtones. « La Fondation pourrait dédier un lieu où les Autochtones se réuniraient avant l’ouverture officielle d’un événement. De même, une pièce accueillante aménagée sur les lieux des colloques serait la bienvenue : un endroit pour se recueillir et se soigner au besoin, un endroit tranquille pour se réunir quand des problèmes graves sont abordés. N’oublions pas que pour plusieurs boursiers autochtones, les problèmes graves ne sont pas que des sujets de recherche : ce sont des réalités au cœur même de nos familles. »

Quant aux questions complexes, Cherry a aussi une idée du type de sujets que la Fondation pourrait traiter. « La Fondation a organisé de très intéressantes rencontres axées sur les questions autochtones, mais elles concernaient principalement les réserves. J’aimerais qu’il y ait plus de dialogue avec les communautés autochtones urbaines. Par ailleurs, il serait intéressant d’assurer un meilleur équilibre entre, d’une part, la mise en valeur des connaissances culturelles et, d’autre part, les débats sur l’impact de la colonisation. C’est formidable de faire la lumière sur les connaissances culturelles, mais la plupart des affaires autochtones sont loin d’être formidables : elles sont difficiles, particulièrement pour les Autochtones. Si les peuples colonisateurs veulent vraiment participer à la solution, ils doivent reconnaître qu’il y a inégalité des forces et ils doivent faire face aux problèmes de la colonisation, aussi dérangeant que cela puisse être. »

L’idée d’une déclaration de principes a aussi surgi. « Une déclaration de principes sur la question autochtone énoncée par la Fondation Pierre Elliott Trudeau enverrait un signal aux Autochtones qui considèrent l’idée d’interagir avec nous, selon John Borrows. Avec une déclaration d’engagement, l’institution – c’est-à-dire le conseil, le président, la communauté et le personnel de la Fondation – ferait connaître aux boursiers, lauréats et mentors son intention de mettre à profit les relations autochtones. » « L’élaboration d’une déclaration de principes sur la question autochtone aiderait la Fondation à dresser l’inventaire de ce qu’elle a accompli en ce sens, ajoute Cherry. Pour la Fondation, formuler une telle déclaration et la communiquer à sa communauté serait un exercice salutaire. Cela montrerait aussi à d’autres organismes qu’une institution comme la nôtre peut se montrer responsable sur cette question. »

Élaborer une déclaration de principes; mettre en valeur le vocabulaire autochtone local avant de visiter une région du Canada; inviter des membres de la communauté à se joindre à un club littéraire ou cinéphile portant sur des livres et des films autochtones avant la tenue des événements de la Fondation; s’assurer qu’il y ait toujours à la Fondation des boursiers, lauréats et mentors autochtones; clarifier, sur le site Web de la Fondation, son engagement envers les questions autochtones – le temps est sans doute favorable pour essayer, à la Fondation, de nouvelles façons de faire progresser les questions de réconciliation et de décolonisation. « Il n’y a aucun terrain neutre, précise Jason Lewis. Ne rien faire équivaut à s’installer dans le statu quo. Si elle s’en donne le défi, la Fondation a les moyens et les réseaux nécessaires pour ébranler le statu quo. »

Jennifer Petrela

Directrice du contenu et de l'engagement stratégique

Équipe 2011

Tim Brodhead

Au fil de sa carrière dans le milieu des organisations à but non lucratif, Tim Brodhead a fait preuve de leadership pour soutenir les initiatives de justice et de changement social au Canada et dans les pays du Sud.

Mentors 2017

Jesse Thistle

Jesse Thistle (histoire, York University) s’intéresse aux Métis des communautés de fortune établies sur des terres de la Couronne le long des routes et chemins de fer dans les Prairies canadiennes au cours du XXe siècle.

Boursiers 2016

Jason Edward Lewis

En s’appuyant sur ses travaux auprès d’élèves du secondaire sur la réserve mohawk de Khanawake, le projet Trudeau de M. Lewis permettra la création d’un programme de résidence grâce auquel de jeunes autochtones imagineront un avenir prospère pour leurs communautés à l’aide des médias interactifs.

Lauréats 2014

Cherry Smiley

Cherry Smiley (communication, Université Concordia). Les recherches de Cherry visent à enrayer la violence sexualisée dont sont victimes nombre de filles et femmes autochtones au Canada.

Boursiers 2016