Andrea Marston

Boursiers
2014
Mentor(s): 
Programme d'étude:
Doctorat en géographie
Affiliation actuelle:
Université de la Californie, Berkeley
Région:

Andrea s’intéresse à l’émergence des coopératives minières comme l’une des principales forces sociales de l’influence politique en Bolivie.

Mon projet de recherche

Le projet de doctorat d’Andrea examine l’émergence surprenante du secteur des coopératives minières comme l’une des forces sociales boliviennes les plus influentes au niveau politique. Les coopératives minières sont constituées de groupes de mineurs indépendants qui travaillent dans des puits de mine et des refus de crible abandonnés par des entreprises privées ou l’état. Bien que ces coopératives existent dans les hautes terres de Bolivie depuis les années 1930, elles ont acquises, dans la dernière décennie, une force politique marquée au niveau national, et ce, malgré leur marginalité économique et leur piètre performance dans le secteur des droits de la personne. En privilégiant une approche ethnographique et en s’appuyant sur des archives, la recherche d’Andrea fera valoir que la visibilité politique des coopératives de mineurs est liée à leur émergence historique comme des mineurs ayant déjà été syndiqués ainsi qu’à leur identification actuelle comme mineurs et agriculteurs. Les coopératives minières, ayant la capacité d’articuler les multiples facettes de ce que signifie être citoyen bolivien aujourd’hui, sont donc au centre des débats sur la nature, la race et la modernité, tous des enjeux de la politique bolivienne actuelle. Par un examen minutieux du contexte bolivien, la recherche proposée par Andrea vise à refléter une tendance globale grandissante qui fait appel au sentiment nationaliste relativement aux enjeux liés à l’extraction des ressources naturelles, la gestion et la conservation.

 

Parlez-nous de votre projet de recherche et de ses grandes lignes 

Dans le cadre de ma recherche, j’étudie la question de l’extraction des ressources naturelles et de l’identité territoriale (c’est-à-dire l’attachement culturel à un territoire ou à un usage particulier des terres) dans le contexte latino-américain. Je m’intéresse plus précisément au phénomène d’extraction minière « coopérative » à petite échelle en Bolivie, qui a énormément proliféré au cours des dix dernières années. J’utilise les guillemets parce que ces « coopératives minières » (cooperativas mineras) ne sont pas organisées en coopération dans le sens propre du terme : chaque mineur travaille indépendamment, les profits sont du ressort privé et le salaire de la main-d’œuvre fonctionne de moins en moins selon un principe coopératif. En ce moment, plus de 60 000 mineurs travaillent dans des coopératives en Bolivie, ce qui représente entre 80 et 90 % de la main-d’œuvre minière totale; et ils exercent un important pouvoir politique au niveau national. En réalité, les coopératives minières constituent un obstacle majeur aux tentatives (menées par le gouvernement bolivien ou par d’autres acteurs) visant la réduction ou la nationalisation des activités d’extraction.

Je tente de comprendre comment les coopératives minières ont acquis un tel pouvoir politique en analysant l’histoire de leur développement, ainsi que les pratiques actuelles, selon les principes de nation, de nature et d’identité. La Bolivie est une nation dont l’économie dépend de l’extraction des ressources (principalement le minerai et le pétrole) depuis la conquête espagnole. Mais il y a eu récemment des initiatives pour freiner les taux d’extraction; ces initiatives sont étroitement liées à la revalorisation de l’identité autochtone et à une repositionnement des « ressources naturelles » dans la tradition liée à « Pachamama » (la Terre-Mère). Toutefois, l’extraction des ressources se poursuit frénétiquement. Je postule que cette persévérance ne peut s’expliquer uniquement par des raisons économiques; les luttes autour de l’identité bolivienne, notamment au sujet des liens divergents avec les terres et la nature, continuent d’influencer les trajectoires économiques.

Qu’est-ce qui vous a amenée à choisir ce projet en particulier?

J’ai commencé à m’intéresser aux questions minières, en 2007, alors que j’étudiais en Équateur. Je faisais partie d’un groupe principalement formé d’étudiants américains en visite à Intag, une région du pays où les gens luttaient depuis plus d’une dizaine d’années contre une compagnie minière canadienne de cuivre. Étant la seule Canadienne du groupe, j’ai été témoin des impacts des compagnies minières canadiennes en Équateur. Et ça ne serait pas la seule fois. Le Canada possède plus de compagnies minières en Amérique latine que tout autre pays, et on me parle souvent de l’empreinte minière qu’y laisse le Canada.

Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à me pencher sur le sujet. Entre 2010 et 2012, je travaillais à un projet de maîtrise sur la gestion des eaux en Bolivie. J’ai alors remarqué que les personnes que j’interrogeais parlaient souvent du manque de lois pour la protection de l’eau, en faisant référence à l’industrie minière qui s’opposait fermement à toute réforme limitant son accès à l’eau. Quand je tentais d’approfondir le sujet, les gens évoquaient souvent le boom des coopératives minières en Bolivie. J’étais étonnée de constater à quel point les choses étaient différentes entre la Bolivie et l’Équateur, où les communautés luttaient plutôt contre l’extraction des ressources. Dans le contexte bolivien, certaines communautés luttent en faveur de l’extraction et négocient parfois directement avec les multinationales qui leur promettent un meilleur équipement et un meilleure accès aux marchés. Ce sujet m’a tellement fascinée que j’ai décidé d’en faire l’objet de ma recherche doctorale.

Qu’est-ce que votre recherche apporte de nouveau ou d’étonnant?

Je pense que j’y réponds en partie dans la question ci-dessus. Ce qui m’intéresse dans ma recherche est précisément la complexité des réactions locales face aux industries d’extraction. Nous avons tous connaissance des dévastations causées par les multinationales qui prennent possession et détruisent les terres des Autochtones, mais nous sommes moins au courant de la complicité entre l’exploitation minière privée et les communautés locales, même si les revendications pour de meilleures conditions économiques servent d’excuse à des pratiques d’extractions désastreuses pour l’environnement ou le tissus social. Bien sûr, souvent les communautés qui aspirent à de meilleures conditions sont marginalisées précisément à cause de campagnes d’extraction antérieures, dont les cycles d’expansion et de ralentissement apportent rarement une croissance économique durable aux économies locales. Il est donc important de ne pas appuyer aveuglément la résistance communautaire ou diaboliser les communautés qui aspirent à de nouveaux projets d’extraction; il faut plutôt tenir compte d’une longue histoire et d’un contexte géographique complexe. 

Selon vous, qui profitera le plus des résultats de vos travaux? 

Je souhaite que les données empiriques de ma recherche soient utiles pour les chercheurs et les décideurs en Bolivie. Et je souhaite que les chercheurs et décideurs de partout au monde profitent de mes considérations plus générales sur l’identité territoriale et l’histoire de l’extraction. Pour envisager d’autres choix économiques que l’extraction minière (ou pour adopter de nouvelles conceptions de la modernité, comme c’est le cas en Bolivie), il est important de comprendre les façons dont l’histoire se manifeste aujourd’hui, donnant souvent lieu à des empêchements pour les choix éventuels. 

À votre avis, quel impact aura votre travail sur les débats de politiques publiques au Canada dans les trois à cinq prochaines années? 

Ma recherche pourrait influencer les débats sur les politiques publiques au Canada de deux façons. Premièrement, elle fait état du fonctionnement de l’exploitation minière en Amérique latine et, bien que je n’étudie pas directement les compagnies minières canadiennes, ma recherche présente un aperçu de tous les types d’opérations minières, y compris celles dirigées par des intérêts canadiens. Deuxièmement – et je crois qu’il s’agit là d’un aspect plus intéressant – plusieurs des thèmes que j’étudie dans les hauts plateaux boliviens peuvent s’appliquer aux luttes canadiennes où s’affrontent l’identité territoriale et l’extraction des ressources au nom du « développement ». Je pense notamment aux projets d’oléoducs qui, d’une part, ont mobilisé plusieurs communautés des Premières Nations dans le cadre du mouvement Idle No More et, d’autre part, ont pressé plusieurs communautés rurales à souligner les possibilités de croissance économique qu’ils offrent. J’ai grandi sur une petite ferme au nord d’Edmonton et je comprends les deux côtés de l’enjeu. Je crois qu’un point de vue historique et que l’étude des connexions entre ces communautés rurales pourraient aider à éviter de faire de ce débat une opposition infertile entre groupes rivaux qui, tous deux, dépendent (et éventuellement peuvent souffrir) d’une dépendance nationale face à l’extraction de ressources au Canada.

Étudiante au doctorat au Département de géographie de l’Université de la Californie, Berkeley, Andrea est supervisée par les professeurs Michael Watts, Jake Kosek et Gillian Hart. Ses intérêts de recherche se situent principalement au carrefour de l’économie politique, de l’extraction des ressources naturelles et de l’identité reliée à la terre. Pour son projet de doctorat, Andrea utilise des méthodes ethnographiques et d’archives pour étudier l’importance grandissante des coopératives minières dans les hautes terres de la Bolivie.   

Avant d’entamer son doctorat à UC, Berkeley, Andrea a obtenu une maîtrise en géographie de l’Université de la Colombie-Britannique alors qu’elle s’était méritée une bourse de maîtrise du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Travaillant sous la supervision de la professeure Karen Bakker, Andrea s’était intéressée à la politique et aux pratiques de gestion communautaire de l’eau à Cochabamba, Bolivie. C’est à ce moment-là qu’elle a constaté la forte demande pour une gestion communautaire auto-administrée (auto-gestión) et une autonomie (autonomía) dans la politique bolivienne quotidienne, particulièrement en ce qui a trait aux enjeux liés à la terre, à la nature et aux ressources. Ces thèmes demeurent présents dans sa recherche actuelle qui vise le développement d’une compréhension critique de l’extraction des ressources à petite échelle. Sous différentes formes, il s’agit d’intérêts qui motivent Andrea depuis son diplôme de premier cycle à l’Université Duke, où elle avait obtenu une bourse importante pour l’excellence interdisciplinaire lors d’un diplôme conjoint d’études comparatives internationales et de sciences et de politiques environnementales.   

En plus de ses études, Andrea a travaillé auprès d’ONG environnementales et de commerce équitable et des organisations communautaires au Panama, en Équateur et en Argentine. Ses recherches précédentes avaient examiné l’efficacité des systèmes de certification des produits artisanaux de commerce équitable. Elle a également été coordonnatrice de programmes de recherche adaptés à la collectivité au Hart Leadership Center de l’Université Duke, une constituante de la Sanford School of Public Policy. 

Les travaux d’Andrea ont été publiés dans Geoforum, où elle était conjointement responsable d’une édition spéciale sur les tendances de gestion des ressources en Amérique Latine, Water Alternatives et le The Berkeley Review of Latin American Studies.

Andrea est née et a grandi à Barrhead, Alberta. Certains pourraient croire qu’elle a passé une bonne partie de sa vie adulte à fuir le froid. Mais elle est catégorique; la fraîcheur des terres hautes de la Bolivie en surprendrait plus d’un! Résidante de Berkeley, Californie, Andrea profite du soleil durant son temps libre tout en participant à la lutte afin que Berkeley demeure une ville à gauche du centre politique.