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James Milner

Dans Le cours des idées, des lauréats, des mentors et des boursiers Trudeau racontent des histoires pour illustrer un moment particulier qui a provoqué ou qui stimulera le dialogue et l'intervention en matière de politiques publiques.


Comprendre la politique du Kenya concernant les réfugiés

Par James Milner,
Boursier Trudeau

Le 3 janvier, le Kenya fermait sa frontière avec la Somalie et expulsait près de 400 demandeurs d’asile. Selon le ministre des Affaires étrangères kenyan, Raphael Tuju, la frontière a été fermée pour empêcher l’Union des tribunaux islamiques de s’enfuir au Kenya, afin d'éviter que le conflit s’étende à la région et que la sécurité du pays soit menacée.

L’ONU et certaines organisations humanitaires ont critiqué cette décision. Quelques heures après la fermeture de la frontière, le Haut commissariat des Nations-unies pour les réfugiés (UNHCR) déclarait que si le Kenya avait le droit d’assurer sa sécurité, il avait également « le devoir humanitaire d’autoriser les civils en danger à trouver asile sur son territoire. »

L’UNHCR a eu raison d’émettre des doutes sur le bien-fondé de la décision du Kenya, mais trouver l’équilibre juste entre sécurité nationale et protection des réfugiés n’est pas toujours si facile et se hâter de juger n’est pas toujours la meilleure réaction.

La Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que « toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l'asile en d'autres pays » et la législation internationale concernant les réfugiés établit qu’aucun état ne doit refouler un réfugié vers un pays où « sa vie ou sa liberté serait menacée ».


Le comité du UNHCR au camp de Daghaley, Kenya

Mais les auteurs de ces accords ont compris que les mouvements de réfugiés peuvent avoir des conséquences sur la sécurité, il existe donc un équilibre subtil entre la nécessité de protéger les réfugiés et celle d’assurer la protection des États. Le Kenya a dû se préoccuper de façon tout à fait légitime d’un certain nombre de problèmes de sécurité depuis que la structure de l’État s’est effondrée en Somalie en 1991. La frontière entre le Kenya et la Somalie est connue pour être une région où règne la violence et qui connaît tout un trafic de contrebande d’armes.

Le Kenya a également été victime d’attaques terroristes importantes à deux occasions : en 1998 à Nairobi et en 2002 à Mombasa, attaques qui seraient attribuables à certains éléments venus de Somalie et reliés à Al-Qaida. L’absence d’un gouvernement central en Somalie a pratiquement invalidé toute possibilité pour le Kenya de s’occuper de ces foyers d’insécurité.

L’aide financière de base aux programmes destinés aux réfugiés reste sporadique et le Kenya en a bénéficié bien peu, si ce n’est pas du tout, pour augmenter le niveau de sécurité de sa frontière.

Le Kenya a également dû relever un défi de taille concernant les réfugiés. Ce pays a en effet ouvert ses portes à près de 430 000 Somaliens en 1991 et en 1992 et continue d’accueillir environ 150 000 réfugiés somaliens. Ces dernières années, la diminution de l’aide apportée à ces réfugiés par les pays donateurs a eu pour conséquence de réduire considérablement la possibilité de les nourrir, de les héberger et de leur fournir des soins médicaux. Ces problèmes se sont aggravés en novembre dernier, quand une inondation a laissé des milliers de réfugiés sans abris, obligeant les organisations humanitaires à se battre avec acharnement pour essayer de faire face à la situation.

Certains efforts ont été déployés pour aider le Kenya alors que celui-ci devait accueillir un nombre aussi important de réfugiés dans des conditions aussi précaires. L’UNHCR, quelques ONG locales et certains pays donateurs ont apporté une aide aux communautés locales dans les régions où se trouvent les réfugiés, ce qui a permis de minimiser l’impact de leur présence sur le milieu et d’augmenter la sécurité à l’intérieur des camps. Résultat : le niveau de violence à l’intérieur de ces camps est presque dix fois moins important qu’auparavant. Alors qu’on enregistrait plus de 300 cas de viols, de meurtres et de vols à main armée dans les camps en 1998, on n’en compte plus que 36 en 2003.

Mais l’aide financière de base aux programmes destinés aux réfugiés reste sporadique et le Kenya en a bénéficié bien peu, si ce n’est pas du tout, pour augmenter le niveau de sécurité de sa frontière. Résultat : le pays a l’impression que ses problèmes de réfugiés et d’insécurité sont sans fin et de se retrouver seul devant les défis que cela représente.

Selon Tuju :« Le fardeau est trop lourd à porter pour les Kenyans, en fait l’Europe et l’Amérique ne nous fournissent pas suffisamment d’aide pour entretenir ces réfugiés, d’autres pays devraient également en assumer la charge. »

Dans ce contexte, la décision du Kenya de fermer sa frontière et de s’éviter d’autres retombées de la guerre en Somalie ne devrait surprendre personne.

La politique du Kenya concernant les réfugiés est loin d’être parfaite. Ce pays tient à ce que ceux-ci soient enfermés dans des camps isolés et peu sûrs et il s’est largement déchargé de ses responsabilités sur l’UNHCR. Mais il faut considérer qu’il a récemment adopté une loi sur les réfugiés après 15 ans de débats et que la situation sur son territoire continue d’être l’une des plus complexes parmi celles des réfugiés en attente prolongée sur le continent africain.

Le 4 janvier,le Kenya a officiellement répondu aux critiques formulées par l’UNHCR et d’autres organisations. Cette déclaration reconnaissait les obligations du Kenya concernant la protection des réfugiés aux termes de la législation internationale et proposait une réponse en deux étapes à la crise actuelle : lancer une mission d’enquête sur l’état de la protection de la frontière du côté somalien et créer un centre de traitement pour examiner le statut des demandeurs d’asile.


James Milner sur place avec les membres du comité
Cette déclaration demande également que les relations entre le Kenya, l’ONU et les pays donateurs soient fondées sur « le respect mutuel et l’engagement constructif ». Il s’agit là d’une revendication raisonnable.

Si les pays donateurs occidentaux désirent que le Kenya et d’autres états africains mènent des politiques d’asile plus ouvertes, ils devraient intervenir davantage pour partager la charge financière de l’accueil des réfugiés et participer à trouver un équilibre satisfaisant entre les besoins de protection des réfugiés et les préoccupations de sécurité des pays d’accueil. Plus important encore, ils devraient trouver des solutions à ces problèmes de réfugiés qui ont été oubliés alors qu’ils sont chroniques dans toutes les régions d’Afrique.

En ce domaine, le Canada a commencé à indiquer la voie. En octobre 2006, au cours d’une réunion du comité exécutif de l’UNHCR à Genève, il a demandé à l’ONU de donner une priorité plus importante à la résolution de la situation des réfugiés en attente prolongée, des situations semblables à celle des Somaliens au Kenya.

Le Canada a également joué un rôle de premier plan en fournissant au Kenya une aide opportune et ciblée d’un peu moins de 10 millions de dollars depuis janvier 2006, une somme destinée aux réfugiés somaliens et comprenant près de 1,35 millions de dollars pour faire face aux inondations récentes.

Il ne s’agit là que d’un modeste début, mais il est important. Le Canada devrait jouer un rôle de leader dans le monde de l’intervention humanitaire pour rallier d’autres pays donateurs à cette cause et rappeler à la communauté internationale de ne pas perdre de vue la situation des réfugiés en attente prolongée, et cela bien longtemps après qu’elle a cessé de faire la une des journaux. En ces moments de crise, on devrait aider le Kenya, non pas le condamner. On doit également féliciter le Canada d’avoir donné l’exemple et l’encourager à continuer.


James Milner poursuit des recherches dans le cadre d’une bourse d’études ‎post-doctorales au Munk Centre for International Studies de l’Université de ‎Toronto. Il est également co-directeur du projet Vers une solution pour les ‎réfugiés en attente prolongée, à l’Université d’Oxford. ‎

 

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Photos du camp de Daghaley par James Milner
Publié précédemment dans le Toronto Star du 10 janvier 2007

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