22 Jan La Fondation au Global Fellowship Forum au Cap




En décembre dernier, Bettina B. Cenerelli, Présidente et directrice générale de la Fondation, ainsi que trois de nos alumni Robert Huish (boursier 2004), Alexandra Lysova (boursière 2011) et Charlie Wall-Andrews (boursière 2020) ont pris part au Global Fellowship Forum, organisé par la Fondation Mandela Rhodes au Cap, en Afrique du Sud. Le GFF a réuni au total huit fondations : Rhodes Trust, Knight-Hennesy Scholars, la Fondation McCall MacBain, la Fondation Loran Scholars, la Fondation The Posse, la Fondation Pierre Elliott Trudeau, Schwarzman Scholars ainsi que la Fondation Mandela Rhodes.
Le thème de cette édition, « Leading in a polarised world », invitait à réfléchir aux défis de leadership auxquels nous faisons face aujourd’hui, qu’ils soient politiques, sociaux, économiques ou culturels. Et quel meilleur endroit pour aborder ces enjeux que l’Afrique du Sud, dont l’histoire incarne la force de la réconciliation et du leadership moral en période de fracture.
Cet événement, marqué par la présence de Mrs Graça Machel et de nombreux invités, présidents et alumni, a été une occasion unique de dialogues riches et de partage de pratiques entre des acteurs engagés à travers le monde.
Parmi les moments forts, Robert Huish (boursier 2004) a livré le discours de clôture et a partagé une réflexion inspirante : “Et peut-être que l’univers lui-même ne serait-il pas fait d’histoires ?”
Découvrez son discours en entier :
‘De nombreux scientifiques affirment que nous sommes constitués d’atomes et d’ADN.
Mais Eduardo Galeano laisse entendre, et cette prémisse a été renforcée au cours de cette semaine, que nous sommes également constitués de récits.
Et peut-être l’univers serait-il lui-même constitué de récits…
Certains récits rendent hommage à ceux dont les statues figées dans le bronze ornent les parcs urbains et les bâtiments didactiques du monde entier. Mais les récits que nous entendons répéter sur les grandes figures de l’histoire ne sont pas ceux des nations ou des peuples.
Les véritables récits de toute nation sont élaborés de façon discrète.
Ils sont écrits par des mains anonymes sur des murs tout aussi anonymes. Nos artistes-peintres garnissent de récits les coins préférés de nos villes. Ce sont les récits des vaincus, des oubliés, de ceux que d’autres souhaitent réduire au silence; et ainsi se révèle la magie singulière de l’humanité.
Peut-être devrions-nous moins nous soucier des récits historiques officiels qui résonnent dans les couloirs du pouvoir. Par exemple, le portrait historique de Christophe Colomb dépeint le caractère inévitable de la propagation de la civilisation européenne à travers le monde. Il s’agit d’une trame narrative élaborée dans le but d’asseoir le bien-fondé d’une grande puissance, mais aussi de conférer de la légitimité à une terrible injustice dans le monde d’aujourd’hui. Bartolomé de Las Casas, qui a relaté les exploits de Colomb dans les Caraïbes, raconte à quel point celui-ci était un personnage terrible et inhumain. Et en quoi la période des premiers contacts reposa sur une cruauté injustifiée qui choquerait à juste titre n’importe quel être humain, tant jadis qu’aujourd’hui.
Les récits des « oubliés », condamnés par l’histoire, importent plus que jamais dans un monde polarisé.
Car le simple fait de se souvenir – et de se souvenir de la vérité – est en soi un acte de défi et de refus.
Se souvenir, célébrer et même protéger nos propres histoires, nos propres récits, n’est pas une invitation à vivre dans le passé; cette démarche vise plutôt à éclairer notre avenir.
Si nous avons appris quelque chose cette semaine, c’est que la polarisation se produit au sein de systèmes – et au sein de systèmes souvent affligés de fortes inégalités. C’est pourquoi les dirigeants de ces systèmes s’efforcent avec tant d’acharnement de faire passer leurs démarches narratives avant les nôtres. Si le fait de renommer les montagnes et les mers fait partie de leur méthode, il en va de même du fait de diaboliser ceux dont les récits sont différents et de transformer les espaces de dialogue en arènes vouées à des combats de gladiateurs, où chacun craint la curiosité et où toute démarche interrogative est réprimandée par la stigmatisation et la honte.
Si nous enregistrons, partageons et même protégeons nos récits et ceux des autres, nous parviendrons à trouver des points communs pour dialoguer. Et il arrive souvent que les systèmes aux inégalités les plus fortes ne servent finalement personne.
Donc, en protégeant nos récits, nos véritables récits, je ne parle pas ici du fait de protéger le droit de quelqu’un à proférer des absurdités, de la haine ou de l’indifférence, mais de s’employer à aider ceux qui subiraient le plus de préjudices advenant que leur propre récit soit contextualisé dans ce système d’iniquité…
Sachant que ne pas être en mesure de payer son loyer ou de joindre les deux bouts peut arriver à New York ou en Virginie occidentale.
Je suis convaincu que si nous protégeons nos récits, nous trouverons des situations, et il y en a tant, comme l’a dit Howard Zinn, où les gens se sont comportés admirablement pour créer des espaces de compassion, lutter contre l’injustice et exiger mieux.
Car la justice sociale n’a jamais été un cadeau offert par un quelconque gouvernement. C’est plutôt le fruit de la lutte des citoyens.
Ainsi, dans les services d’incendie, lorsque survient un appel, personne ne se soucie de nos différences. La seule préoccupation consiste à savoir si les membres de l’équipe sont en mesure de prendre soin les uns des autres. Puis-je te sauver, et peux-tu me sauver? Je ferai tout ce que je peux pour que tu puisses rentrer chez toi auprès de ta famille, même si cela signifie que je ne retrouverai pas la mienne. Nous avons une mission commune. Les objectifs changent, les choses tournent parfois très mal, mais la priorité absolue est que nous prenions soin les uns des autres.
Il s’agit d’une approche de gouvernance marquée au sceau de la compassion, et celle-ci a fait ses preuves dans un camion de pompiers. Peut-elle fonctionner au-delà?
Les mouvements et les gouvernements en faveur de l’équité ne sont pas rares. Mais un tel objectif est-il même possible? Un système a-t-il déjà engendré l’équité? Peut-être s’agit-il d’une illusion.
Et si, comme c’est le cas dans le camion de pompiers, l’objectif n’était pas l’équité en soi, mais le service? Rendre service pour protéger, pour défendre, pour assurer chacun de sa présence?
Nous nous rendons service les uns les autres pour venir en aide et soigner les corps en tant que premiers intervenants, mais pouvons-nous nous rendre service de manière à protéger farouchement nos récits respectifs et à nous défendre contre les forces qui visent à les réduire au silence? Nelson Mandela et Desmond Tutu nous parlent de service et de respect des récits. Et, pour s’inspirer d’Eduardo Galeano, remettre en question le système qui :
nous polarise et crée des inégalités.
Ce système où l’histoire nous apprend à oublier.
Ce système qui mesure la qualité de vie à l’aune de la quantité de biens matériels.
Ce système où nous sommes conduits par des voitures, programmés par des ordinateurs, achetés par des banquiers et surveillés par des écrans.
Ce système où l’éducation est réservée à ceux qui peuvent se l’offrir.
Ce système où les personnes qui refusent d’aller à la guerre vont en prison, plutôt que celles qui cherchent à faire la guerre.
Aujourd’hui, ou même demain, peut-être nos propres récits ne permettront-ils pas de changer ce système, mais nous pouvons refuser de laisser ce système nous transformer à son image… et en soi, cela constituera une formidable victoire.
Professeur Robert Huish
Le Cap, Afrique du Sud
4 décembre 2025