Jean Leclair

Expert du fédéralisme canadien hautement respecté, il pose un regard critique sur les rapports entre les peuples et les gouvernements et cherche à élaborer une théorie du fédéralisme qui tienne compte de la volonté d’autonomie des nations québécoise et autochtones. 

Comment vous décririez-vous?

J’espère correspondre à l’idée que je me fais d’un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un dont la fonction consiste à exposer avec franchise la complexité d’une réalité donnée tout en contribuant à son intelligibilité. Plus spécifiquement, je suis un professeur de droit. En tant que professeur, j’ai l’immense privilège, renouvelé chaque année, de pouvoir construire une complicité intellectuelle avec des étudiantes et étudiants brillants et curieux. C’est une vocation aussi exigeante que passionnante. En tant que juriste spécialisé en droit constitutionnel, je m’intéresse à la façon dont le droit —et pas simplement les normes édictées par l’État— institutionnalise le pouvoir sous toutes ses formes. Depuis plus de dix ans, je réfléchis à la question de la (re)configuration des rapports politiques entre peuples autochtones et gouvernements, mais également à leur reconfiguration au sein même des communautés autochtones. Les effets structurants du droit sur le déploiement de ces rapports constituent mon champ d’investigation de prédilection. Enfin, mon regard se porte également sur les enjeux épistémologiques soulevés par la rencontre entre le droit et les autres disciplines de sciences sociales.

Quel est l'impact de votre travail sur la scène publique? Comment affecte-t-il la vie des Canadiens et des Canadiennes?

Bien modestement, je pense qu’à l’occasion de mes interventions sur la scène publique j’ai parfois montré que la réalité constitutionnelle —fédérale, en particulier— ne pouvait être réduite à ce qu’en faisaient les raccourcis idéologiques de certains. J’espère également avoir pu démontrer que le respect de la légalité formelle d’un ordre constitutionnel n’est pas garante, à elle seule, de la stabilité de ce dernier. Une constitution fixe le cadre d’un projet de vie commune. Sa légitimité dépend de la volonté des citoyens de se soumettre aux standards qu’elle propose. Autrement dit, le droit ne se résume pas à de simples actes d’autorité. Il s’agit plutôt d’une entreprise visant à faciliter et stabiliser les rapports entre citoyens. À ce titre, le droit se nourrit à la fois de ce qu’une communauté politique aspire à devenir et de la réalité prosaïque de la vie de ses membres. Faute d’établir cet équilibre délicat entre ce que l’on est et ce l’on veut devenir, un ordre juridique ne pourra susciter l’adhésion de ceux qui y sont assujettis. Cette tâche est encore plus difficile à réaliser dans un univers fédéral où les citoyens font simultanément partie de deux communautés politiques également légitimes, l’une fédérale et l’autre provinciale, et donc de deux ordres juridiques également légitimes.

Présentez-nous en deux mots l'une de vos découvertes les plus intéressantes.

Il serait un peu curieux de parler ici de « découvertes. » Je pense plutôt avoir levé le voile sur une nouvelle façon d’appréhender le fédéralisme. Plutôt que d’y voir un régime politique permettant uniquement de gérer les relations entre des groupes mutuellement exclusifs, c’est-à-dire des nations bien étanches, j’ai suggéré l’idée selon laquelle le fédéralisme permettait plutôt à des personnes de cultiver une double appartenance politique. En d’autres termes, dans cette perspective, le fédéralisme permet à un citoyen de chérir une appartenance simultanée à deux communautés politiques également légitimes. En mettant ainsi l’accent sur l’individu, et sur son identité plurielle, j’ai tenté de révéler que les communautés politiques québécoise et canadienne ne devaient pas être confondues avec les « nations » québécoise et canadienne telles que définies par les politiciens. L’homogénéité et l’unanimité présumées de la « nation », qu’elle soit québécoise ou canadienne, sont des fictions; fictions puissantes et mobilisatrices, j’en conviens, mais fictions quand même. Bref, les concepts monistes que sont la nation et la souveraineté ne permettent pas d’expliquer adéquatement la dynamique propre à un univers fédéral. Au contraire, dans la perspective défendue ici, le fédéralisme trouve sa vertu dans le fait qu’il permet justement au citoyen de renvoyer dos à dos deux projets nationalistes dont plusieurs facettes —pas toutes— lui sont également rébarbatives. La dynamique fédérale a ceci d’intéressant qu’elle oblige les deux ordres de gouvernement à penser le monde d’une manière véritablement plurielle par opposition à moniste.

Comment le prix Trudeau vous aidera-t-il à poursuivre votre travail?

Premièrement, l’octroi de ce prix a pour moi quelque chose de rassurant. Mon profil n’est pas de ceux qui mènent généralement à la carrière des honneurs. Je n’ai dirigé aucun grand projet subventionné, je ne suis pas titulaire d’une chaire, je n’ai jamais reçu de prix. Je pense lentement et ne me targue aucunement d’être internationalement connu. Cela dit, comme plusieurs de mes collègues, je travaille avec passion, mesurant chaque jour l’étendue de ce que j’ignore à l’aune de ce que je sais, ce qui ne m’empêche pas, comme eux, de parfois penser que ce je fais mérite d’être reconnu. Le prix Trudeau vient donc souligner la pertinence et  l’importance de ce type de contribution.

Deuxièmement, et plus concrètement, ce prix me permettra de consacrer du temps à la rédaction d’un ouvrage dans lequel je cherche à développer une théorie du fédéralisme qui permettrait de satisfaire la volonté d’autonomie des communautés politiques québécoise et autochtones, sans pour autant que soit exigée des membres de ces communautés une adhésion à une conception moniste de leur identité.

Jean Leclair est né à Montréal en 1963. Détenteur d’un baccalauréat en droit décerné par l’Université de Montréal en 1985 et admis au Barreau du Québec un an plus tard, il travaillera par la suite comme auxiliaire juridique auprès de l’honorable Alice Desjardins, juge à la Cour d’appel fédérale du Canada. Récipiendaire de la Bourse Duff-Rinfret, il poursuit ensuite des études supérieures en droit (LL. M.) sous la gouverne du professeur André Morel. Il devient professeur de droit constitutionnel et d’histoire du droit à l’Université de Montréal en 1991. Il mettra sur pied, en 1999, un cours intitulé « Les peuples autochtones et le droit canadien ».

Son intérêt pour le fédéralisme l’a amené à rédiger, entre autres, plusieurs études sur la gestion de l’environnement dans la structure fédérale canadienne et sur les fondements constitutionnels du bijuridisme canadien. Il s’intéresse depuis plus de dix ans à la question de la (re)configuration des rapports politiques entre peuples autochtones et gouvernements, mais également à leur reconfiguration au sein même des communautés autochtones. Les effets structurants du droit sur le déploiement de ces rapports constituent son champ d’investigation de prédilection. Son regard se porte également sur les enjeux épistémologiques soulevés par la rencontre entre le droit et les autres disciplines des sciences sociales. Enfin, il cherche à développer une théorie du fédéralisme qui permettrait de satisfaire la volonté d’autonomie des communautés autochtones, sans pour autant que soit exigée des membres de ces communautés une adhésion à une conception moniste de leur identité. Il est également amateur de tango argentin et membre fondateur de la troupe de théâtre Les Veilleurs de Nuit (www.veilleursdenuit.com).